L'habitation lovagienne veut ignorer l'esthétique à l'intention des passants puisqu'elle est conçue exclusivement pour l'usage de l'habitant et de ses invités.
 

"...on s'est mis partout à faire du néo-grec ou du néo-romain qui ferait bien rire les Grecs et les Romains, sans se soucier des origines, des aptitudes des peuples,des conditions essentielles faites à la société".

VIOLLET-LE-DUC
Histoire de l'Habitation Humain
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VILLAS BULLES
LOVAG
Préambule
 
S'il est vrai que pour le passant, une villa Lovag peut paraître surprenante, dans le cosmos, tous les astres sont astreints à la courbe : formes et mouvements (pivotements, orbites). Il en est de même pour notre globe terrestre... car sur terre, le monde minéral n'est pas "structuré" : il se délite. Le monde végétal est fibré : il vit et se reproduit par grains... Quant au monde animal, il est structuré : os, tendons, muscles, viscères... et il se meut par rotation de ses articulations osseuses. En ce qui concerne l'activité de ces deux derniers mondes - végétal et minéral - le répertoire de formes statiques et de mouvements se développe à partir de la circonférence et de la sphère.
 
Par contre, les premiers constructeurs humains (matériaux : jeunes fûts arborescents - outils : silex ébréchés) ont inventé des modules quadrangulaires diagonalisés et obturés de terre glaise, puis de mortier, amorçant ainsi inconsciemment l'hexaédrie de l'habitat humain. Lorsque le béton est apparu, les premiers essais de dalles ont été catastrophiques (1923 - 1925) jusqu'à la prise de conscience de la nécessité d'une structure préalable... Pourtant, en 1896, un vêtement imperméable, le ciré avait "empâté" un tissu qu'il voulait imperméabiliser... Les astronomes seront les premiers inventeurs de coques en béton armé de fils métalliques pastichant ainsi le réseau de longitudes et latitudes de leurs maquettes de globe terrestre.
 
L'articulation des années 1920 / 1930 est particulièrement riche en découvertes de tous ordres, notamment en ce qui concerne les modes de vie privée. L'invention de l'électricité et de l'eau courante a profondément bouleversé l'habitat (espaces et mobilier) sans vraiment le cordialiser, même si le mobilier (notamment le sanitaire : du lavabo au WC chasse d'eau) est devenu plus convivial par les arrondissements de la céramique ou du métal pour leur enveloppe ou leurs poignées. 1925 : la "maison sans fin" de Kiesler exposée au Grand Palais fait scandale.
 
Mais, si la superposition d'appartements urbains ne permettait que l'extension de plans quadrangulaires, la villa rurale peut se permettre de remettre en question l'enveloppe de l'ensemble et chercher à se rendre ainsi plus avenante.
 
HOMO LUDENS
 
C'est alors qu'entre en scène un certain acteur-expérimentateur qui va lui aussi perturber l'héxaèdrie avec des villas privées rurales plus cordiales. Ce navigateur au nom inventé, Antal Lovag, débarque à Paris devant l'école des Beaux Arts où il s'inscrit section architecture / urbanisme, professeur Sorre. Nouvelle langue abordée (la 6e après yiddish, finlandais, suédois, allemand, russe). Pérégrination pour le Service de Sauvegarde de quelques habitats français. Stages chez divers architectes notamment en Savoie où il mûrit une forte antipathie à l'égard de l'affrontement des parois planes, les arêtes et les encoignures, d'où sa proposition : ameubler les rectangles selon l'obliquité, c'est-à-dire ni médiane, ni diagonale. Cette expérimentation amorce son goût du jeu. Toute sa carrière à venir se déroulera désormais avec cet état d'esprit : proposer une solution et en tirer les conclusions pour une conséquence plus conviviale.
 
Après la période Couëllienne, AL ajoutera à son intérêt pour la courbe, un non moins grand intérêt pour une relation avec la Terre, voire une connivence. Au lieu du plan architecturé en atelier, AL adoptera son "Test de Tristan" qui consiste en un dessin sur le sol choisi, grâce à un saupoudrage linéaire de chacun des espaces circulaires correspondant à chacun des moments actifs ou délassants de vie quotidienne. Il est important de noter également, qu'au lieu d'un plan subdivisé en l'Atelier d'Architecture, il s'agit désormais pour Lovag d'agir avec le futur habitant sur le terrain, par association d'espaces relationnés par le quotidien :
          1. leurs formes, dimensions et imbrications correspondent à des usages sur place...
          2. l'ensemble offre coordination et succession de leurs emplois.
          3. l'habitat humain rural devient ainsi un co-habitat "homme-nature".
 
Le soi-disant apport d'Häusermann est à reconsidérer : il se limite à la technique de construction en carcasse métallique bétonnée par projection (type laboratoire astronomique) alors que la technique de Couëlle, plus ou moins artistique, propose d'abord un ouvrage spectaculaire plutôt qu'une enveloppe conviviale pour l'usager... D'autre part, non seulement Häusermann n'est pas l'inventeur de la technique en question mais ses maquettes patatoïdes gênent Lovag et leurs cloisons relèvent longtemps de l'héxaèdre (voir l'ouvrage de M.A. Brayer et O. Cinqualbre "Architecture Sculpture" HYX 2008).
 
Lovag n'est ni architecte, ni sculpteur mais expérimentateur en habitologie.
 

Dès les premiers habitats d'Antti, la forme n'est pas intellectualisée sous prétexte d'esthétisme moderne mais elle relève d'une géométrie humanisée particulièrement fiable : des hémisphères outrepassées de 0,90 mètre d'où trois précisions importantes. D'abord, cette hauteur permet une approche de tout être humain puisque l'aplomb à la limite du sol se trouve à 1,80 m de haut... Ensuite, la bulle à venir en voile de béton n'a pas nécessité de fondation, ce qui allège son temps de construction et sa "main-d'oeuvre"... Enfin, un opportun skydôme au sommet de la bulle permet un éclairage expansé "comme dehors", ainsi qu'un parcours de rayons solaires sur la paroi interne... à cette neo-fenêtre, Lovag ajoute 2 autres types d'ouvertures pour la lumière et/ou le regard... selon l'usage. D'abord un hublot (souvenir de son bateau) à hauteur d'usages, par exemple, soit accouplé à un bureau afin d'y éclairer écriture ou lecture, soit près d'un fauteuil pour apprécier un massif jardinier proche ou une plante fleurie proche. Ensuite, beaucoup plus présente, une large baie précédée d'un futon accueille simultanément repos et rêverie paysagère. La conjugaison des bulles s'étendra depuis le principe d'un groupement homogène en O insérant une pelouse privée ou en U accueillant au coeur de l'ensemble... jusqu'à des étirements en S : cela en fonction du site élu. Cependant, la déambulation interne était conçue pour le plaisir visuel de découvertes renouvelées à chaque nouvel espace : cela finit par poser un problème à Marie Cuisin qui s'avère utile au-delà de son rôle de secrétaire. Suivant à la Faculté de Nice les cours de sociologie du professeur Claude De Vos, elle imagine et rédige le scénario des activités journalières... Lovag prend alors conscience que l'errance la plus curieuse ne satisfait pas pleinement le programme des activités de l'habiter.
Il trouve alors l'occasion de nouveaux jeux. Par exemple, certaines parois deviennent "meubles". Exemple, celle entre cuisine et espace-repas devient un dressoir-vaisselier à double face sans porte ; d'autre part, une fente horizontale à 90 centimètres du sol propose un comptoir d'échange de style Charlotte Perriand qu'elle a inventé à partir d'un mini-trou "ove" américain... Après les parois, ce sont les sols qui prennent vie : certains espaces sont meublés à intentions polyvalentes (thé, conversation, lecture,TV...) et pivotent à la demande pour une approche éventuelle vers la baie... Lovag imagine ensuite l'autonomie de ce plancher sur la terrasse extérieure par ouverture de la coque : le jeu de l'habiter invite son partenaire permanent qu'est le site... Quant à la couleur des parois, si celles internes se contentent du blanc usuel du plâtre modulé par le parcours des rayons solaires, par contre, celles externes font écho au site : si celui-ci est rocheux, les coques lui font écho avec des teintes ocres qui donnent à l'ensemble l'allure d'un cairn ; s'il est végétal, elles sont plus ou moins olivâtres et leur ensemble monochrome ou nuancé évoque un hallier champêtre.

 
Lovag n'a rien inventé mais il fait écho à quelques Anciens. Au partenariat avec la Nature selon Couëlle et à l'Humanisme de De Vos, Lovag associe invention de moyens mécaniques selon Dédale et connexion entre plaisir des sens et raison selon Epicure.
 
Antti Lovag décède le 27 septembre 2014 mais, comme pour Dédale et Epicure, les dates de naissance et décès sont sans importance à l'égard de ce qu'ils ont apporté et apporteront encore.
 
Pierre Roche